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Nous ne pouvons pas vivre sans compromis : le temps, l’argent, le travail, la famille, notre corps et les circonstances imposent des limites très concrètes. La maturité consiste en partie à les reconnaître. Mais le compromis devient autre chose lorsque, dans chaque négociation, c’est toujours la même partie de nous qui cède…
- La raison -
Ce mot évoque la mesure, la prudence, la capacité à réfléchir avant d’agir. Il protège des décisions impulsives et des paris inconsidérés. Pourtant, à force de vouloir être raisonnables, nous changeons la valeur de ce mot. Et la raison devient une excuse pour nous maintenir figés là où nous sommes, qu’importent les circonstances.
Nous apprenons très tôt à distinguer ce qui est réaliste de ce qui ne l’est pas, ce qui constitue un « vrai » projet de ce qui ressemble à un rêve. Puis viennent le travail, les responsabilités, les contraintes financières, le regard des autres et l’âge. À mesure que la vie se remplit, la marge laissée à l’inespéré semble se réduire.
Mais le problème n’est pas la prudence. La difficulté est de ne pas confondre :
Ce qui nous conduit à attendre d’être certains, légitimes, compétents ou suffisamment confiants avant de commencer, est précisément ce qui nous empêche d’avancer dans la direction que nous aimerions prendre.
- Les règles invisibles -
Il n’existe aucun manuel ou règlement qui dicte la manière dont une vie adulte devrait se dérouler. Pourtant, il nous semble en connaitre tous les principes implicites. Ces normes ne sont pas imposées, elles circulent dans les conversations, les habitudes familiales, le monde professionnel et les représentations sociales. Elles finissent surtout par être intériorisées. Nous n’avons alors plus besoin que quelqu’un nous dise de rester raisonnables : nous nous en chargeons nous-mêmes.
Ainsi à certains âges correspondraient certaines priorités. Certaines ambitions seraient acceptables lorsqu’on est jeune, puis deviendraient progressivement fantaisistes : recommencer serait courageux à vingt-cinq ans, inquiétant à quarante et presque suspect plus tard.
La théorie de l’autodétermination, développée notamment par Edward Deci et Richard Ryan, distingue l’action guidée par des pressions et attentes de celle qui repose davantage sur l’autonomie, le sentiment de compétence et le lien aux autres. Elle ne suggère évidemment pas d’ignorer les contraintes du réel. Elle rappelle plutôt qu’une motivation durable se nourrit aussi du sentiment de choisir et de reconnaître une valeur personnelle à ce que l’on fait.
Autrement dit, notre vie peut sembler parfaitement cohérente vue de l’extérieur et pourtant nous devenir progressivement étrangère.
- Quand personne ne regarde -
Nous avons tendance à identifier les changements et succès à des événements visibles : un diplôme, une publication, une performance, un déménagement, une démission, la concrétisation d’un projet, l’obtention d’un trophée. Mais ces moments ne sont que la partie publique d’un processus commencé bien plus tôt.
Avant qu’une personne ne se dise musicienne, elle a passé des centaines d’heures à pratiquer son instrument. Avant qu’un texte ne soit publié, il existe des pages supprimées et des phrases reprises. Avant qu’une photo ne soit publiée, elle a subi un nettoyage ou des retouches, des cadrages et des prises non concluantes. Avant une reconversion, il y a des recherches, des apprentissages, et des doutes à combattre.
Ces heures invisibles ne bénéficient d’aucune gratification extérieure :
Pourtant, c’est précisément là que se construisent les compétences, et une forme d’identité.
Ce que nous faisons lorsque personne ne regarde révèle nos priorités. Pas parce qu’il faudrait transformer chaque passion en objectif productif, mais parce que certaines activités continuent à résonner en nous, même lorsqu’elles ne rapportent ni argent, ni statut, ni reconnaissance.
- La confiance en soi -
Nous commencerons lorsque nous nous sentirons prêts. Nous montrerons notre travail lorsqu’il sera suffisamment bon. Nous tenterons notre chance lorsque nous aurons cessé d’avoir peur.
Cette logique repose sur une inversion fréquente : nous imaginons que la confiance en soi doit produire l’action… alors que l’action contribue à produire la confiance en soi.
es travaux d’Albert Bandura sur l’auto-efficacité ont mis en évidence l’importance des expériences de maîtrise : avoir affronté une tâche et constaté que l’on pouvait y parvenir influence la croyance en notre capacité à faire face à des situations similaires.
Cela ne signifie pas que la peur ou le doute disparaissent après le premier pas. Certaines décisions restent inconfortables tout au long de l’avancement. Il faut alors accepter de commencer sans être prêt :
- Le calibrage -
S’adapter ou changer ne consiste pas nécessairement à tout détruire. Une transformation ressemble plus à un tri :
Faire ce tri demande davantage de discernement que de rébellion. Il ne s’agit pas de rejeter systématiquement ce qui est stable ou conventionnel. Une décision n’est pas plus authentique parce qu’elle est spectaculaire. Rester peut être un choix aussi libre que partir.
La véritable question est inconfortable parce qu’elle n’est pas en adéquation avec nos excuses : « est-ce notre (encore/vraiment) choix? » Elle nous oblige à distinguer les contraintes réelles de celles que nous avons fini par considérer comme telles. Parce qu’entre « C’est impossible » et « Ce n’est pas accessible immédiatement », il y a un territoire immense.
Refuser d’être raisonnable ne signifie pas devenir irresponsable. Il existe une différence essentielle entre prendre un risque et nier ses conséquences. Il ne s’agit donc pas de quitter son emploi sur un coup de tête, dilapider ses économies ou transformer chaque frustration en rupture radicale.
Le déraisonnable dont il est question ici est beaucoup moins spectaculaire. Nous parlons ici de consacrer du temps à une activité dont personne ne garantit l’issue :
C’est aussi accepter qu’un projet puisse échouer sans que le temps qui lui a été consacré soit considéré comme perdu. Nous évaluons trop facilement une tentative à son résultat final. Pourtant, une expérience peut développer une compétence, créer une rencontre, modifier une limite ou simplement nous démontrer que ce n’est pas le bon chemin. Bref, expérimenter pour avancer et si nécessaire ajuster.
Conclusions
La prudence demande : « Qu’est-ce que je risque de perdre? »
Une décision pleinement réfléchie demande : « Qu’est-ce que je risque de perdre si je ne tente rien? »
Peut-être que devenir moins raisonnable commence simplement par réserver une place à ce qui n’a pas encore prouvé sa rentabilité, son efficacité ou ses chances de réussite.
Il ne s’agit pas de transformer sa vie en manifeste permanent, ni de poursuivre chaque impulsion. Il s’agit de cesser de considérer automatiquement le désir comme l’adversaire de la raison.
Parfois, être raisonnable consiste précisément à reconnaître qu’une vie passée à remettre certaines choses à plus tard finit elle aussi par avoir un coût. Et être un peu déraisonnable peut simplement vouloir dire d’arrêter de négocier systématiquement contre soi-même.
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